La vertu sans le mérite

Il y a des vertus que l’on acquiert d’autant plus facilement que les circonstances nous rendent incapable du vice contraire. Ce qui faisait dire à La Rochefoucauld, délicieusement cynique, que « les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples ».

Il en va ainsi des coiffes de surbouchage.

Cet élément de l’habillage est constitué d’un matériau associant polymère et aluminium. Si l’on trouve toujours le pétrole nécessaire à la production du polymère, l’aluminium est en crise depuis octobre dernier, et nous avons les plus grandes difficultés, comme toutes les maisons Champenoises, à nous approvisionner.

La filière aluminium n’est pas la seule à être perturbée : les imprimeurs d’étiquettes, confrontés à la hausse de la demande et aux difficultés d’approvisionnement en papiers spéciaux, encres, produits de dorure, ont des délais de fabrication doubles ou triples. Et les fabricants de bouteilles ont vu leurs coûts de production augmenter vertigineusement.

Pour les coiffes de la gamme Prestige, nous avions trouvé une première capsule de remplacement, assez jolie, puis une seconde après l’épuisement de la première, mais nous avons aussi terminé ce stock. Aujourd’hui, ne pouvant décemment expédier nos bouteilles à moitié nues, nous ne pouvons plus commercialiser de Brut Prestige, faute de pouvoir habiller les bouteilles.

Pour le Blanc de Blancs, le scénario est presque semblable : après avoir consommé le stock d’une première capsule de remplacement, sur les conseils avisés du magasinier de Congy, nous avons réussi à mettre la main sur quelques cartons d’une coiffe de remplacement dans un stock d’Avize. Nous devrions tenir ainsi jusque janvier ou février, mais après, nous devrons peut-être suspendre aussi cette ligne.

Pour le Brut et le Rosé, nous avons encore un stock de coiffes qui devrait nous permettre d’aller jusque Pâques.

Quelle visibilité ? Aucune, et ce depuis plus d’un an. En fait, c’est la survie de la production européenne d’aluminium qui se joue actuellement. D’une part environ 80% de la production d’alumine vient de Russie, ce pays ayant quelques motifs à ne pas trouver excessivement amicale la politique menée par la France à son endroit, et d’autre part le prix de l’électricité, à cause d’un traité européen lunaire, est indexé sur le prix du gaz et a donc subi des hausses stratosphériques – merci à nos amis Anglais ou Américains d’avoir fait sauter les gazoducs Nord-Stream I et II… Or il faut de l’alumine et 15 mégawatts/heure pour produire une tonne d’aluminium. La filière risque de devoir aller s’approvisionner sur le marché mondial, mais il faut quelques délais à un patron d’usine pour se résoudre à fermer ses électrolyseurs. Ce qui reste étrange, c’est que cette crise avait commencé cinq mois avant la guerre en Ukraine, circonstance pour laquelle nous n’avons pas trouvé d’explication.

Réagissant à cette pénurie (mais il paraît que c’était aussi une demande de viticulteurs bio), le Syndicat Général des Vignerons a pris l’initiative d’étudier des solutions alternatives à la coiffe traditionnelle, et l’alternative en question est … en papier ! Ci-dessous les deux modèles qui seront bientôt proposés.

Bien qu’elle soit beaucoup plus chère que la coiffe traditionnelle, étant en papier issus d’une ressource renouvelable, elle relève donc de qualités d’éco-responsabilité très à la mode actuellement, particulièrement par chez ces « lascars qui fixent le prix de la betterave et qui ne sauraient pas faire pousser des radis »*.

Cette haute vertu, issue des circonstances plus que d’une recherche éthique, est donc assez peu méritoire dans ce contexte de la crise de la filière aluminium. Elle nous aidera – peut-être – à moins regretter les coiffes affreusement éco-irresponsables précédentes, mais qui étaient tellement plus élégantes…

Coiffes Prestige : Originale, premier remplacement, second remplacement…

 

Aujourd'hui, j'enlève le haut. Demain j'enlève le bas ?!

Aujourd’hui, j’enlève le haut. Demain j’enlève le bas ?!

*Audiard, bien sûr.

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