Création du vignoble
Gérard Neuville, issu d’une famille implantée dans la Marne depuis onze générations, c’est à dire la fin du XVI° siècle, autant qu’il est possible de l’affirmer, était un terrien viscéral, un vrai « paysan », comme il aimait à se définir lui-même.

Robert Neuville
Entrepreneur né, bâtisseur dans l’âme, il était déjà agriculteur et éleveur quand il s’est porté acquéreur, dans les années 60, de plusieurs parcelles plantées des sapins hérités de la politique d’amélioration foncière menée par Napoléon III, mais classées en appellation Champagne.
La vigne n’était pas du tout une tradition de famille. Robert, son père, fils d’industriel, était un curieux hybride de cultivateur innovant (l’un des premiers à avoir drainé ses terres de Brie) et d’historien passionné d’histoire et de vieilles pierres. Bien que sans grande appétence pour la viticulture, il avait cependant construit à Étoges, par un réflexe de solidarité rurale, un pressoir dont il réservait l’usage aux vignerons du village, juste après la Grande Guerre, bien avant que la coopérative viticole ne fut crée. Ce pressoir fut d’une grande aide aux vignerons, à l’époque très pauvres : les années 1907 à 1910 avaient été très mauvaises, et les grandes maisons rémunéraient fort mal le travail des vignerons champenois, s’approvisionnant frauduleusement dans l’Aube (qui à cette époque ne faisait par partie de l’AOC), voire … beaucoup plus loin. Cela déclencha la révolte de 1911, où il fallut que le gouvernement envoie 15000 soldats pour rétablir le calme dans les galipes.
Les premières années
Sitôt défrichées, les parcelles furent plantées, les premières en 1966. Si la vigne est une plante à la vitalité extraordinaire, elle ne commence à donner du fruit qu’au bout de la quatrième feuille, mais enfin, ce furent les premières récoltes. Amis et enfants d’amis furent mis à contribution, et l’ambiance de ces vendanges des débuts, même si le temps était beaucoup moins clément qu’aujourd’hui, a laissé des souvenirs formidables gravés dans beaucoup de mémoires.
Le législateur n’avait pas encore songé à encombrer le code du travail avec les règlements infernaux d’aujourd’hui : l’état, alors qu’il n’est pas même capable, depuis un demi-siècle, de présenter un budget à l’équilibre, veut régenter ce que réglait auparavant le bon sens et la générosité – ou pas – des employeurs, transformant chaque homme libre en quasi-fonctionnaire, appliquant des règlement plus ou moins absurdes, édictés par des instances lointaines, sans grande représentativité, trop souvent sous la pression de lobbies anonymes et vagabonds. Aussi, dans les années 70, dans une France qui était encore libre, ou presque, de nombreux anciens se souviennent des départs de l’équipe, aux petits matins frisquets, toute entière dans une remorque attelée à un tracteur sans cabine. Expérience impayable pour beaucoup de ces citadins venus découvrir le pays, mais qui serait immédiatement verbalisée aujourd’hui.
Au retour, l’arrière-cuisine de la ferme accueillait des vendangeurs trempés, gelés, couverts de boue et affamés, autour d’une soupe brûlante et d’un dîner roboratif, mais que de chants et de joies ! Cinquante ans après, Delphine, Nicolas, Benoît, Christophe, et tant d’autres, vous avez laissé des souvenirs dont Étoges bruit encore. Las, la réglementation est aussi passée par là, et celle d’aujourd’hui est telle qu’il ne serait plus admis de vous accueillir comme autrefois, ceci à cause de M. Juppé, qui a imposé aux vignerons des normes d’accueil encore plus sévères que celles qui s’appliquent aux locations de sports d’hiver. Visiblement, le chauve de Bordeaux n’a jamais vendangé de sa vie. Résultat, les vendangeurs d’aujourd’hui dorment en caravanes ou sous tentes, venus de tous les pays depuis lesquels l’exploitation de la directive travailleur détaché rend leur emploi rentable. Ainsi débarquent des masses de travailleurs étrangers, concurrençant déloyalement les travailleurs locaux, à pleins cars affrétés par les négriers modernes. Merci l’europe.
La création de la marque

Escaliers de la cave du Patronage d’Étoges
La production s’accroissant, il devenait possible de créer un marque personnelle. C’est ainsi qu’en 1985 fut créée la marque « Champagne Gérard Neuville ». Premiers essais de dessins d’étiquette, premières recherches de clients, dégustations à la maison…
Dans ces premiers temps, les bouteilles étaient stockées dans les souterrains médiévaux de la ferme d’Étoges, reconvertis pour l’occasion en cave de vieillissement. Il a cependant fallu trouver une autre solution, moins pittoresque, mais d’usage plus facile, les escaliers descendant aux souterrains n’étant pas des plus pratiques. Aujourd’hui, les bouteilles vieillissent dans les installations ultra-modernes de Chouilly, et ne reviennent prendre l’air du village que pour l’habillage et l’expédition.
Un des prestigieux clients de ces premiers temps fut la célèbre « Jeanne », navire-école de la Marine Nationale dont la mission principale était de faire chaque année un tour du monde pour amariner les élèves-Officiers. Chacun sait que les marins sont aussi des gourmets avisés, et les cales de la Jeanne furent abondamment approvisionnées en Champagne Gérard Neuville, au départ de Brest (il faut cependant avouer qu’un des neveux étant l’aide de camp du commandant du navire, cela a pu aider un peu…). Un an plus tard, Gérard Neuville reçut un carton d’invitation de la part du Pacha, qui l’invitait à un cocktail, à nouveau à Brest, où furent servies les dernières bouteilles d’un champagne, qui, après un an de cale, ayant subi les vibrations des diesels, le roulis des mers, et des variations incessantes de température, était devenu d’un or prononcé, mais faisait encore très bonne figure, même auprès des marins !
La seconde génération

Gérard Neuville
Gérard Neuville a très tôt réfléchi au problème de la transmission du patrimoine à la génération suivante.
En cette matière comme en d’autres, gouverner c’est prévoir, et Gérard avait fort bien prévu les choses, assurant le passage de témoin à la presqu’en franchise de droits de succession, cette indécente taxe sur la mort, toujours pratiquée en France. Avec un objectif clairement désigné à la génération suivante : conserver dans son unité l’exploitation qu’il avait créée de ses mains.
Gérard a rejoint les vignes du Seigneur, le 17 juin 2013.
La suite de l’aventure est désormais assurée par la société familiale constituée de ses cinq enfants, qui gardent à l’esprit non seulement la simplicité qui était la sienne, mais aussi son souci de qualité des produits, son dynamisme, et sa convivialité autour des bulles : produire du Champagne, c’est essentiellement produire du bonheur humain.
Quel plus beau métier au monde !

Etoges
