2020, la vendange masquée

Qui aurait pu imaginer que nous vendangions masqués, sous la menace d’un virus qui déclenche autant de passions que l’affaire Dreyfus ? Et pourtant, c’est ce qui s’est passé pendant les vendanges 2020. Presque.

Les premiers coups de sécateur ont été donnés le 13 août, dans l’Aube. Pour nous, nous avons attendu le 24, mais tout de même, il s’agit des vendanges les plus précoces jamais effectuées. Chaque année, la terre se réchauffe un peu plus, et seuls ceux qui pensent encore qu’elle est plate n’arrivent pas à croire qu’elle se réchauffe à grande vitesse.

La menace virale aura mis tout le monde sur le pied de guerre, du Comité Champagne au Préfet de la Marne, pour qui il s’agissait des premières vendanges. S’en est suivi une profusion fébrile d’idées destinées à lutter contre le virus de la grippe de Wuhan : porter des masques, bien sûr, mais aussi faire déjeuner chacun individuellement, désinfecter les sécateurs, doubler les véhicules de transport (pour diminuer le nombre de personnes dans les véhicules), ou vendanger en quinconce. Panique à bord !

Si les idées n’ont pas manqué, les possibilités de mise en oeuvre étaient plus délicates, notamment à cause du coût de ces mesures, difficile à supporter pour celles des maisons qui vendent des bouteilles au prix du produit. En effet, qui dit vendanges en quinconce dit deux ou trois fois plus de débardeurs, et des brouettes. Pour qui veut diminuer les densités de vendangeurs dans les véhicules, il faut en louer le double. Qui dit repas individuels dit souvent traiteur. Alors bien sûr, il y a les flots d’argent gratuit, d’aides diverses et autres prêts garantis par un État, qui a d’autant moins de scrupule à dépenser les ressources des générations suivantes que les ministres qui gaspillent ne seront pas ceux qui devront payer. Ici, le petit vigneron, proche du paysan, reste circonspect.

Pour qui se promenait dans les galipes champenoises en ce mois d’aôut, force a été de constater qu’à de très rares exceptions près, les vendanges 2020 se sont déroulées quasi normalement, pour ce qui concerne les mesures sanitaires. Tout juste avions-nous supprimé la coutume champenoise de s’embrasser deux fois, et respections-nous le port d’un masque aux pressoirs, le plus souvent par courtoisie.

Et force est de constater aussi qu’à notre connaissance, aucun foyer de contamination n’a été déclaré parmi les équipes de vendangeurs. Conclura qui pourra !

Mais parlons de choses sérieuses : la vendange 2020 est, une fois de plus, superbe.

Nous redoutions beaucoup l’oïdium, cette année, dont quelques contaminations avaient été signalées par les réseaux techniques. Mais il n’a fait que des dégâts très limités, indétectables dans nos parcelles.

Aucune trace de botrytis non plus, et pour cause, les vendanges s’étant déroulées en période très sèche.

L’été aura été terrible : en août s’est produit, à cause du soleil, un arrêt du processus de maturation du raisin, qui a surpris …tous ceux qui ne se souvenaient pas de l’an dernier. Maturité phénolique bloquée, mais pas l’augmentation du taux de sucre, il n’était pas rare de voir des baies vertes, bien que sucrées, dans un processus de maturation dont l’hétérogénéité demeure étonnante. Puis reprise de la maturation phénolique et de l’augmentation du poids des baies, liée aux légères pluies d’un peu avant le 15 août. La vigne a souffert de la sécheresse, et les degrés d’acidité ont un peu chuté, mais pas tant que cela (acide malique davantage qu’acide tartrique). De nombreuses grappes auront été échaudées, environ 10% de la récolte, ce qui demeure sans conséquence sur les moûts (quand elles ont été cueillies, d’ailleurs).

Certains noirs ont eu cette année la peau plus dure qu’à l’accoutumée, et les pressurages ont dû quelquefois être ralentis. Mais les jus 2020 sont très prometteurs, avec des Pinots fruités et tendus, et de beaux arômes d’agrumes sur les Chardonnay.

Côté vendangeurs, la nouveauté de cette année était une l’équipe des Parisiens uniquement constitué des cousins et neveux (à l’exception d’Henri, qui pourrait en faire partie sans que cela se voie). Autant dire qu’ils ont été surveillés de près par l’équipe des Champenois, et qu’ils avaient une réputation à défendre, l’honneur de la famille leur était confié ! L’honnêteté, à moins que ce ne soit la mauvaise-foi, oblige à reconnaître qu’ils ont fait une très honorable figure, à laquelle la haute tenue de l’équipe parisienne de l’an dernier nous avait un peu préparé. Ils ne leur reste plus qu’à améliorer leurs performances en changement de roue sur les chemins caillouteux de Champagne, et ils seront au top du top !

Merci encore une fois à Maryse et à Jean, sans qui ces vendanges n’en seraient pas.

 

Post-Vendanges 2020

La Champagne a pris de plein fouet la crise mondiale induite par la grippe de Wuhan : qui a envie de faire la fête avec un masque ? Les ventes de bouteilles ont chuté drastiquement, à tel point que si nous vendons habituellement de l’ordre de 300 millions de bouteilles, l’évolution des marchés et des mesures sanitaires prises par les gouvernements ne nous laissent espérer la vente que de 230 millions de bouteilles cette année. Aussi, nos instances interprofessionnelles avaient-elles décidé, après des discussions difficiles cette année, de n’autoriser la récolte que dans la limite de 8000 kgs/ha.

Or le rendement potentiel était d’environ 12.000 kilos/hectare. Autant dire qu’il y eut un moment douloureux, après les vendanges, pour faire tomber les raisins surnuméraires. Cette obligation figure au cahier des charges de l’appellation. Sans réel intérêt agronomique, elle a pour avantage de faciliter le travail du vigneron, au moment de la taille : il lui sera plus facile de tirer les brins de taille, débarrassés de leurs grappes séchées, qui sans cela se bloquent dans les fils. Mais cela fait toujours mal au cœur de procéder à la destruction des biens que nous offre si généreusement la terre à laquelle on a prodigué largement ses soins et son travail…

 

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