Agnes Buzyn et le retour des ayatollahs de l’ultra-hygiénisme

Agnès Buzyn, ministre de la santé dans le gouvernement Macron, déclare sur France 2, ce 7 février 2018 : « L’industrie du vin laisse croire aujourd’hui que le vin est différent des autres alcools. En termes de santé publique, c’est exactement la même chose de boire du vin, de la bière, de la vodka ou du whisky… il y a zéro différence». Et peu après  « On a laissé penser à la population française que le vin serait protecteur, qu’il apporterait des bienfaits que n’apporteraient pas les autres alcools. C’est faux scientifiquement, le vin est un alcool comme un autre ».

Ces propos à l’emporte-pièce sont absolument anti-scientifiques : aucune étude ne démontre un effet négatif indiscutable d’une consommation normale de vin.

Les effets de la consommation de vin sur la santé humaine restent très délicats à mesurer, à cause du temps nécessaire à l’expérimentation, et à cause du caractère multi-factoriel de ce qui touche à la santé. S’il est évident que la surconsommation d’alcool, comme celle de tout autre produit, est néfaste, le vin contient de très nombreux composants dont certains ont un effet bénéfique avéré sur la santé. Il n’en reste pas moins que les citoyens sont en droit d’attendre d’un ministre qu’il fasse preuve de davantage de rigueur.

Michel de Lorgeril, chercheur au CNRS et spécialiste de l’effet des composants du vin sur la santé, est beaucoup plus nuancé : “Les effets de l’alcool sur la santé sont un sujet extrêmement délicat et ­complexe qui nécessite beaucoup de compétence et de prudence. Il n’existe pas, à ce jour, de démonstrations scientifiques absolument intangibles dans un sens positif ou négatif, car il manque un argumentaire décisif en recherche médicale humaine, l’essai clinique, lequel, seul, peut montrer des relations de causalité indéniables.”

L’opinion à l’emporte-pièce de la ministre n’est pas sans rappeler une étude de l’institut national du cancer (INCa), publiée en 2009, qui annonçait, entre autres conclusions apocalyptiques, une augmentation 168% (sic) du risque du cancer de la sphère ORL, et ce dès un seul verre de vin consommé par jour ! Il semble que cette étude, pompeusement qualifiée de “méta-analyse” par ses promoteurs, se soit contenté de compiler 7000 études différentes et d’en calculer les moyennes, méthode sur laquelle il serait éclairant d’avoir l’avis de scientifiques extérieurs à l’INCa.

Or il se trouve qu’en 2009, Madame Buzyn est justement …membre du conseil d’administration de l’INCa, qu’elle préside dès 2011, dans la nébuleuse un peu trouble des milieux s’intéressant au cancer. Il est piquant de relever qu’une fois devenue ministre, loin d’enterrer une étude aussi boiteuse, elle décide au contraire d’enfourcher ce cheval pour mener une action ultra-hygiéniste hostile à la filière vini-viticole. Non content d’avoir imposé une obligation de 11 vaccins à tous les enfants français (ce qui, pour une ancienne salariée de laboratoires pharmaceutiques, actuellement mariée au directeur de l’INSERM, n’avait pas laissé de susciter quelques commentaires), son intention ultime serait de remplacer la mention « à consommer avec modération » par  la mention « l’alcool est dangereux pour la santé ».

Voudrait-elle que tout le monde se mette à consommer, sans ordonnance, de l’eau nitratée et pesticidée, dument enrichie de perturbateurs endocriniens et autres résidus hormonaux ? Et puisqu’il s’agit de cancer, voudrait-elle nous expliquer pourquoi des nourritures industrielles bourrées d’OGM, et d’adjuvants chimiques dont la nocivité fait beaucoup moins de doute, sont encore en vente libre ? Ou encore pourquoi se développe le travail de nuit, dont les liens avec le cancer sont, pour ceux-ci, prouvés ? Est-il raisonnable de menacer une filière avec des motifs imaginaires, tandis que la vente de tabac, très rentable, se traduit par des dizaines de milliers de morts chaque année ?

Ces propos sont fautifs à trois titres. La première faute est déontologique, nous venons d’en parler, car il s’agit d’une affirmation sans preuve. Un ministre ne devrait pas dire ça. La seconde est scientifique, c’est de confondre un liquide à 13° d’acool, et un autre liquide à 40° d’alcool aux compositions chimiques radicalement différentes : même si l’on peut réduire tout liquide à une teneur en alcool, personne ne boit de vodka comme on boit une Jeanlain, on déguste du Monthélie, ou on sable du Champagne. Et la troisième est humaine, c’est d’oublier que le vin “n’est pas seulement de l’alcool, mais qu’il est une culture, liée à notre territoire et à notre civilisation. Le vin est un vrai lubrifiant social”, comme l’observe plaisamment Dominique Granier, président de la chambre d’agriculture du Gard. Et que, selon les mots du regretté Pierre Chaumeil, “le zinc est le meilleur conducteur de chaleur humaine”.

Vers la “dénormalisation” de la consommation d’alcool

S’ils sont fautifs, ces propos ne sortent pas de nulle part. Il sont dans le droit fil de la Stratégie Nationale de Santé (SNS), qui constitue le cadre des politiques de santé publique en France. La SNS 2018-2022 a été présentée, en décembre dernier, par Madame Buzyn.

Dans ce document, tabac, alcool et drogue sont traités sur un strict plan d’égalité. Pour les auteurs de ce plan, il s’agit de substances addictives ayant un effet psychotrope, et le fait que “près de 9 adolescents de 17 ans sur 10 ont déjà bu de l’alcool” est pour eux exactement aussi problématique qu’“un peu moins de 5 sur 10 ont fumé du cannabis”.  Si d’un point de vue strictement scientifique et médical, cet amalgame est discutable, en terme sociétal, cet amalgame ne peut pas être soutenu : le soir dans une ruelle sombre, je préfère nettement croiser un ivrogne plutôt qu’un junkie, même s’il ne s’agit là que d’une généralité.

En revanche, le plan ne dit rien de la consommation de sodas, boissons dont la concentration en sucre participe à une mauvaise alimentation. Il ne dit rien non plus de la consommation de boissons énergisantes, en augmentation constante, alors que leurs effets indésirables sont patents. Il parle à peine des problème de pollution de l’eau, notamment en zones rurales.

La SNS retient ainsi pour objectif de “réduire l’attractivité des substances psychoactives (dénormalisation de ces substances, politique fiscale de santé publique, limitation de l’exposition des jeunes à la publicité)”. Dans l’ordre des moyens, elle retient l’augmentation de la fiscalité, les campagnes de communication, et la surveillance des évènements festifs. Taxes, propagande et maréchaussée, diront les esprits rebelles, rien de bien nouveau.

C’est ainsi que nous avons vu fleurir, en septembre dernier, une campagne de communication stigmatisant la consommation d’alcool, mais illustré par… un tire-bouchon, c’est à dire un élément qui représente uniquement le vin, comme si ce dernier était le facteur principal. Cette campagne, au mieux injuste, au pire malhonnête, a suscité la réaction de la CNAOC, et la mise en ligne d’un site Internet (https://letirebouchondetrop.fr) qui a permis de récolter 11.000 signatures.

Qu’il nous soit permis de rappeler une anecdote personnelle. Dans les années 50-60, l’artisan maçon de mon village buvait 6 litres de vin par jour. Non seulement cet homme n’est pas mort de cancer, mais à l’époque, ils étaient beaucoup à boire des quantités de vin qui nous paraissent aujourd’hui effarantes. Et pourtant, la fréquence du cancer était bien moins élevée qu’aujourd’hui, où pourtant 82% des consommateurs de vins en France ne boivent plus qu’un verre ou deux par semaine. De là à douter de la parole officielle…

Il ne s’agit pas, évidemment, de promouvoir la consommation excessive de vin. Mais de s’étonner que les plus hautes instances sanitaires s’en tiennent à des amalgames aussi peu pertinents, pour aboutir à des politiques qui s’attaquent a un modèle culturel profondément français avec des présupposés idéologiques qui n’ont rien de scientifique, et qui ne tiennent absolument pas compte des aspects humains de ces questions. Quand ce modèle français aura disparu, remplacé par un modèle prohibitionniste scientiste et hygiéniste, où l’ensemble de la population sera contrainte pour son propre bien de boire de l’eau scientifiquement traitée, filtré, et irradiée, certes, on ne mourra plus d’alcoolisme. Mais probablement beaucoup plus d’ennui.

 

Note : il ne s’agit pas ici de promouvoir le consommation excessive de vin. Mais de faire preuve, autant que possible, de discernement et d’intelligence sur un sujet complexe, économique, culturel, social, et médical.

Références :
http://www.sudouest.fr/2018/02/09/agnes-buzyn-ministre-de-la-sante-c-est-exactement-la-meme-chose-de-boire-du-vin-ou-du-whisky-4187749-4696.php
https://fr.wikipedia.org/wiki/Agnès_Buzyn
http://www.jim.fr/en_direct/pro_societe/e-docs/vin_agnes_buzyn_met_les_pieds_dans_le_verre__170130/document_actu_pro.phtml
https://www.lesechos.fr/03/10/2015/lesechos.fr/021374757917_le-vin-rouge-bon-pour-la-sante—mythe-ou-realite–.htm
http://leparticulier.lefigaro.fr/jcms/c_51749/zoom-les-bienfaits-du-vin-severement-remis-en-cause
http://www.macommune.info/article/300000-euros-par-an-polemique-autour-du-salaire-du-pr-xavier-pivot-a-la-tete-du-centre-anti-
https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/24497-Abus-goudron-de-nicotine-cigarettes-tromperie-deja-denoncee-dans-pays
http://solidarites-sante.gouv.fr/systeme-de-sante-et-medico-social/strategie-nationale-de-sante/article/la-strategie-nationale-de-sante-2018-2022

1 commentaire sur « Agnes Buzyn et le retour des ayatollahs de l’ultra-hygiénisme »

  • Bonjour,
    On va bientot se croire revenu aux temps de la prohibition. A noter d’ailleurs que les incorruptibles eux-mêmes disaient qu’ils ne faisaient qu’appliquer la loi et que leur première réaction une fois la prohibition levée, fut d’aller boire un verre.
    Il est quand même ahurissant de mettre sur le meme niveau LSD, grand vin, cocaine, champagne, cognac, crack, h etc etc…
    Les effets sont complètement différents, les accoutumances de même (lorsqu’elle existe). Mais bon, ce plan est plus pour montrer que l’on fait quelque chose que de faire quelque chose d’intelligent. Et je me permet de noter qu’il s’agit là d’une constance de la part de certaines administrations et de nos gouvernants successifs…
    Il n’y aurait pas une touche d’addiction la-dessous?

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